Gallery ALB – Solo show – Paris 2017

 

O, Wonder !
How many goodly creatures are there here !
How beauteous mankinds is ! O brave New World !
That has such people in’t !

William Shakespeare

 

Quelques marches de marbre concassé ouvrent ce nouveau monde merveilleux. Des strates de lumière dont le mortier s’absente pour laisser juste à fleur les fragments de pierres s’intercaler et laisser jouer les interstices entre les différents morceaux qui le composent. Escalier, marche, socle, fragment, Methavrio ( après-demain…) contient déjà en lui même l’essence de ce qui se propose. Il offre la montée vers un nouveau monde, invite plus loin à franchir une arche, seuil de ce monde, mais seuil infranchissable. On ne peut passer dessous…Le corps est empêché et il faut donc la contourner, circuler du regard, toucher du bout des rêves ce passage vers ce Brave New World.

Sourdement, élégamment, le sens s’insinue au cœur des sculptures, une mise en critique de la fin d’un monde, que Boris Lafargue déplie avec une ironie subtile. Dans cette élégance, c’est la confrontation des matériaux qui produit ce sens. Dans leur superposition, leur adjonction, leur apposition se définissent des cycles comme des mouvements, des temporalités de la nature humaine.

Usées par le temps ou polies avec raffinement les sculptures déclinent à souhait un propos sur l’état du monde. Dans la suggestion d’une archéologie d’où surgissent des pans d’architectures ou des évocations d’un monde passé, c’est une modulation sur le temps présent qui émerge au cœur de la galerie. Dans ses mécanismes d’engloutissement et d’absorption de certains états de nos civilisations, la terre, à l’instar de la mémoire, régurgite – épurées, transformées – des formes dont le sens reste à décrypter. La matière est pétrie, moulée, taillée, coupée. Tous ces gestes se combinent et évoquent en eux-même la part de bâtisseur de civilisations phares inscrite en l’homme. Des gestes serrés dans le creux des poings moulés et dressés qui surgissent parfois du tréfonds d’une sculpture ou directement sur le mur.

De cette épure ne reste que l’essentiel. Les sculptures font signe, sont signes. Alors, en effet, dans l’élégance de ces sculptures, dans les signes de cette épure, la part abstraite et minimale des gestes de Boris Lafargue apparaît. La mathématique opère intrinsèquement, les déclinaisons parfaites des formes pures sont les éléments visibles d’une réflexion de plusieurs années sur le fragment comme manifestation de la fractale. Le fragment appelle son manque, le suggère, le dessine…. Chaque sculpture est en fait un élément, un module, la part d’un tout en perpétuel mouvement qui se pose momentanément sur un socle pour en ouvrir une combinaison renouvelée. Alors, d’’un socle à l’autre, d’un mur à une cimaise, les sculptures ponctuent l’espace, transforment le lieu et rejouent une déclinaison de modes d’apparitions du monde. Dans les espacements entre les pièces, dans ces « entre (s) », s’articulent les contenus en puissance. Le vide s’emplit de liens qui tissent les potentiels d’une interprétation en devenir, laissant ainsi le spectateur plongé au sein de failles d’énonciation….

Comme un écho, un miroir, une réponse à l’âme silencieuse baudelairienne d’Any where out of this world, Brave New World devient ce n’importe où hors de ce monde, une construction minimale et conceptuelle, fruit d’un rêve éveillé, qui prend forme dans la matière. La civilisation grecque antique irrigue chacune des sculptures, lui faisant signe tout autant qu’hommage, et surgit de-ci delà dans les titres ou dans les formes. N’importe où hors de ce monde, dans l’histoire ou dans un futur plus ou moins envisageable. Plus ou moins déjà là.

L’aspect promptement ironique de la proposition révèle plus loin une jolie part poétique que Watching the horizon place en ligne de perspective. Les éléments de cette sculpture se joignent, se fondent ou se séparent suivant l’angle d’où on la regarde. Les éléments s’embrassent, se lient comme une ligne d’horizon symbolique que ces structures triangulaires de bois suggèrent du haut de leur fine sobriété. De cette apparente fin du monde ressurgit peut-être ici l’essentiel : par la légère fente de son regard, par ses mécanismes, ses modules, la malice transperce. Le sculpteur pointe dans une mélancolie non dénuée de cynisme une pensée sur l’évolution, la disparition et la renaissance d’une humanité grouillante, ici tenue au silence.

Laurence Gossard